De septembre 2015 à juin 2015 : résidence d’écrivain, au Palais de la Femme, avec le soutien du conseil régional d’Île de France.

September 1, 2015

 

 

Séverine Daucourt-Fridriksson au Palais de la Femme (Paris XI)

 
Défaire le mur

C’est un imposant bâtiment situé à l’angle de la rue de Charonne et de la rue Faidherbe, dans le 11e arrondissement de Paris. Au cours des quinze dernières années, je suis souvent passée devant, intriguée. Fascinée par les hauts murs, l’élévation des quatre étages, l’alignement des voûtes, les céramiques du porche, les bas-reliefs de l’arcade principale (le tout rénové et classé en 2003 monument historique) et, surtout, par le nom de conte de fées apposé en lettres bleues colossales sur la façade : Le Palais de la Femme, j’en oubliais presque le surtitre Armée du Salut, pourtant tout aussi massif, rouge de surcroît, qui le surplombait [1]. Je n’imaginais pas que derrière ces dizaines de fenêtres étaient accueillies des femmes aux parcours arides, chaotiques. Je m’inventais plutôt une ambiance de couvent anachronique, de vastes thermes recyclés en harem cosmopolite ou d’ancien hôpital investi par des hordes de jeunes étudiantes. L’an dernier, j’ai décidé de franchir le seuil, pour savoir quel foyer animait ces murs.

Mon acte était entre autres lié aux questions qui avaient fait le lit de mes deux derniers livres : la féminité, l’identité sexuelle, la maternité, la marginalité, l’exil, la violence. Mais en gravissant les marches de cette bâtisse aux allures de forteresse, je venais aussi, en tant qu’auteur, exposer le désir d’ouvrir ma pratique pour la nourrir, et explorer en vue de le réduire un premier clivage : entre l’à-côté-de-la-vie de l’écriture et l’extrême sensibilité de l’écrivain au monde. Difficile en effet d’inscrire socialement son activité de poète quand on s’est volontairement éloignée de toute institution et qu’on n’a pas vocation à témoigner dans son travail d’autre chose que de soi-même et de son appréhension de l’univers. Nécessaire pourtant d’enjamber ce premier rempart pour aller à la rencontre des autres et ainsi différer, augmenter, aiguiser ma relation aux choses. 
Une fois à l’intérieur du lieu, j’ai été marquée par une contradiction qui faisait écho à mon travail du moment. Je tends dans mon prochain texte à mettre en œuvre la banalité, à extraire le rayonnement du quotidien, à abuser du trivial comme substance, comme base à l’exaltation. La majesté du vestibule, des décors intérieurs, de l’escalier d’accès et de la bibliothèque Art nouveau, tout comme l’amplitude des volumes sous la verrière, contrastaient étrangement avec la pesante mission de réinsertion de la structure. Dans ce « Palais » avec salle de bal, une écrasante majorité de femmes, ainsi que quelques hommes, se battent, solidement accompagnés, pour construire les bases de leur intégration. Ils ont deux ans pour y parvenir. S’ils échouent, ils peuvent rester, voire pour certains s’éterniser entre des murs qui leur demeurent la plus efficace des protections.

Le projet culturel et d’animation de l’établissement intègre la présence de nombreux tiers dont des artistes. Il s’agit entre autres d’insuffler de la vitalité au sein de l’institution, d’inciter les résident(e)s à l’activité, de les ouvrir à tout ce qu’ils/elles jugent réservé aux autres, de les mettre en lien avec la réalité temporelle, extérieure, présente, de développer leur potentiel et de les valoriser. [2]
J’ai compris très vite qu’au Palais de la Femme, les pôles dont la friction était au cœur de mon travail étaient aussi au cœur de celui de l’équipe, et que nous pourrions tous trois, le Palais (la direction et les chargées d’animation), ses habitant(e)s et moi-même, échanger nos besoins et nos moyens. Cette prise de conscience a motivé ma demande de résidence à la Région Ile de France. Car autour des oppositions parole/écriture, institution/monde extérieur, art/quotidien, secret/manifeste, je pourrais à la fois faire évoluer ma pratique et soutenir la volonté d’ouverture de l’équipe du Palais pour le public qu’elle accueille. 
Il y a en outre sur place une spacieuse et magnifique bibliothèque délaissée que les hébergeants ont à cœur de réinvestir. En tant qu’animatrice d’ateliers, organisatrice de lectures publiques et médiatrice littéraire, je compte les soutenir dans cette mission.

Les ateliers d’écriture

J’envisage des ateliers d’échanges, de parole et d’écriture [3] pour les résidents et les animateurs, qui constitueront peu à peu une forme textuelle. J’ai déjà rencontré la dizaine de participants – certains viennent d’autres centres de l’Armée du Salut – et j’adapterai les thématiques à leurs spécificités (de parcours, de langage, de désirs). Pour eux, qui se sont largement exprimés, écrire c’est réconcilier la mémoire et le présent, se distancer de ce qui les hante, s’inventer un monde, ouvrir une vanne, se confronter à soi-même. Je travaillerai à la fois sur ce qu’ils font et sur ce que ça leur fait, en rêvant que l’écriture construise, ne serait-ce que pour l’un d’entre eux, une représentation intime du monde qui soit porteuse d’espoir.

Rencontres-lectures-performances d’auteurs

Ces dix mois d’ateliers d’écriture seront jalonnés de quatre ou cinq lectures/performances/rencontres avec des auteurs de poésie contemporaine, avec une dimension spatiale et sonore puisque le lieu le permet. Ces soirées seront ouvertes aussi aux occupants du Palais qui ne participent pas aux ateliers (résidents, autres intervenants, salariés, bénévoles et invités).
Enfin, après être allés avec l’écriture au fond de soi, après avoir accueilli les autres et leurs livres, les écrivants qui le souhaitent pourront sortir du Palais avec leurs productions, au cours d’une soirée de clôture de la résidence organisée en partenariat avec un théâtre (La Maison des Métallos ou Le 104, qui collaborent régulièrement avec le Palais de la Femme, ou le théâtre voisin La Loge). Il y aura donc une confrontation possible des textes à un public, à une scène. La promotion de la soirée sera assurée par la Fondation de l’Armée du Salut et le théâtre. Ainsi auront été explorées et un temps dépassées les cloisons entre les chambres et la bibliothèque, entre le Palais et l’extérieur, entre les accompagnants et les résidents, les institutions et les habitants du quartier, les diverses institutions entre elles, entre les livres et les auteurs – tout ce que recoupe l’intitulé Défaire le mur. Et les résidents qui ont participé à l’aventure deviendront peut-être, à leur tour, avec leurs écrits, une source d’inspiration pour d’autres.

Séverine Daucourt-Fridriksson - 15 septembre 2015

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